Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 17:29

Pendant trente années de ma vie j'ai pu, par mes fonctions, la confiance et l'amitié de certains de leurs responsables, participer à la vie de plusieurs sociétés qui ont changé profondément le mode de vie des bretons et modelé l'économique agroalimentaire du Morbihan.

Retiré du monde du travail et disposant donc de temps, j'ai décidé de relater ce que je sais des différentes sociétés qui constituaient le groupe CECAB (CEntrale Coopérative Agricole Bretonne) et à grands traits l'évolution des hommes qui ont contribué à bâtir ce groupe agroalimentaire. J'ai pensé que quelques curieux pourraient être intéressés par le bouleversement économique de la Bretagne dans les années 1960 à 1998 et la relation d'événements ou de situations auxquels eux ou certains anciens du groupe auraient pu collaborer pendant ces années.

Je ne vous cache pas que j'ai passé des heures agréables à faire des recherches et à écrire cette histoire que j'ai vécue en partie et qui me semble, avec le recul, assez extraordinaire. Vous voudrez bien me pardonner si, à sa lecture, vous trouvez quelques approximations et peut-être quelques erreurs. J'ai tenté d'être le plus exact possible et de ne choquer personne par des commentaires trop incisifs.

Je remercie ceux qui m'ont aidé par leur compréhension et leur soutien, en particulier Monsieur Collas, Monsieur Jannez et Madame Guillon.


Par Jean DUMESNIL
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Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 17:22

Le mouvement coopératif

La C.E.C.A.B. (CEntrale Coopérative Agricole Bretonne) est un regroupement de coopératives qui a des filiales de droit commun. Les chiffres d'affaires et les résultats financiers de ces filiales sont très supérieurs à ceux de leurs maisons mères à statut coopératif. Je reviendrai ultérieurement sur le groupe Cecab après vous avoir rappelé les origines du mouvement coopératif et quelques-unes unes de ses règles de fonctionnement.

Le mouvement coopératif, est fondé sur l'association volontaire de personnes, d'agriculteurs pour la Cecab, afin d'organiser une activité économique répondant à leurs intérêts partagés. Cette nouvelle sorte de société est basée sur une gestion égalitaire et un partage équitable des profits.

Le mouvement coopératif, apparu au XVIIIe siècle en Grande-Bretagne, occupe une place importante dans les économies des pays développés. Cependant, confronté à la concurrence des entreprises capitalistes classiques, le secteur coopératif, surtout lorsqu'il a une activité  industrielle et commerciale dominante, a de plus en plus l'obligation de transformer son mode de gestion. Ses réformes successives, même si elles sont lentes, font perdre cet esprit de solidarité qui était la base de ce mouvement, sans lui apporter le dynamisme économique propre aux sociétés capitalistes. Ces mutations entreprises sans une détermination suffisante, dans un contexte de compétition acharné et mondialisé, risquent d'être fatales pour ce mouvement humain et généreux.

Toutes les coopératives poursuivent un même but : satisfaire leurs membres par la mise en commun des moyens leur permettant de dépenser moins pour produire et d'écouler leurs productions à un prix leur permettant de vivre de leur travail.

Dans le secteur agricole, les adhérents de la coopérative de transformation et de commercialisation fournissent les matières premières, en l'occurrence les récoltes réalisées par chacun. Ils livrent leurs produits au prix le plus élevé possible, dépendant du marché et de l'efficacité de la coopérative, pour un coût de revient le plus faible possible grâce aux services que peut leur apporter leur coopérative:

- services agronomiques compétents pour diffuser les meilleures techniques de production,

- achats groupés de tous les produits de base nécessaires à l'agriculture,

- services techniques pour concevoir et monter leurs dossiers d'investissement,

- services comptables et fiscaux etc...

 

A son origine, le mouvement coopératif fut fortement inspiré par un socialisme chimérique. Il correspondait à la recherche de nouvelles formes d'organisations économiques et sociales et à la remise en cause du système capitaliste porté par la révolution industrielle. Dans un premier temps, il a eu des effets très bénéfiques. Cette nouvelle forme de société aurait dû rapidement évoluer, ce qu'elle n'a su faire qu'avec trop de lenteur et incomplètement, dans un pays comme la France où l'idéologie socialiste conservatrice est très présente dans beaucoup d'esprits peu familiers de l'économie. Il faut dire que le capitalisme et le libéralisme n'ont pas su ou voulu montrer leurs valeurs. Personne n'a donc été poussé à analyser le fonctionnement de la coopération et faire sauter ses verrous idéologiques néfastes. La mondialisation économique va se charger du grand nettoyage des idées reçues en balayant tout, le bon comme le mauvais. Il aurait été préférable de s'y préparer pour garder des valeurs humaines intéressantes qui faisaient la grandeur de l'esprit coopératif.

Pour des penseurs comme Charles Fourier (1772-1837) , la coopérative devait être la base d'une société nouvelle égalitaire et harmonieuse en vue de procurer à chacun le bien-être par un travail attrayant et librement consenti. Beau programme ! Nous connaissons tous certains pays où ce programme a été appliqué à la lettre. En France, certaines coopératives, dans lesquelles ce programme a été appliqué sans rigueur économique, ont fait le malheur des salariés et des sociétaires.

Le mouvement coopératif séduisit également les partisans du catholicisme social. Ces bons esprits faisaient et font encore la confusion entre le christianisme et le socialisme. Mon curé aussi. De nombreuses coopératives, parfois très importantes, ont été créées à l'instigation du clergé local, émus à juste raison de la vie précaire des petits agriculteurs qui étaient leurs ouailles. Cela a été la première phase, positive celle là, de ce mouvement.

 

Le Danemark joua un rôle de pionnier en matière de coopératives agricoles, suivie par la Grande Bretagne, puis par le reste de l'Europe.

L'adhésion à une coopérative est volontaire et accessible à tous, sans discrimination. Le coopérateur acquiert des parts sociales en fonction des services rendus au groupement ou des apports de matières premières comme dans le cas de la Cecab. Ce groupement traite les produits et les vend. Tous les membres participent sur une base égalitaire et démocratique à la gestion de l'entreprise. Ceci reste très théorique. Chacun dispose d'une voix, quel que soit le nombre de parts ou d'actions qu'il détient. De même, les bénéfices éventuels, qui ne sont pas réinvestis dans l'entreprise, sont partagés équitablement, c'est à dire sans considérer le volume des apports. Ce qui ne manque pas de faire grincer les dents de certains.

Évidemment certaines coopératives tournent ces principes pour ne pas perdre leurs agriculteurs les plus performants en pratiquant la méthode des ristournes quantitatives, souvent, qualitatives, parfois. Ces procédés peuvent ouvrir les portes à des inégalités de traitements, peu avouables, avantageant les membres les plus influents ou les administrateurs. C'est une des nombreuses failles d'un système qui veut oublier que les hommes ne sont pas naturellement égalitaires et que chacun souhaite être privilégié, même au détriment des autres. J'ai failli écrire " surtout" à la place de "même".

Les consommateurs perçoivent des ristournes proportionnelles aux achats effectués en gros par leur coopérative. Il est évident qu'achetant en grande quantité, les coopératives ou groupements d'achats peuvent obtenir de leurs fournisseurs des prix plus bas que si chaque agriculteur traitait pour son compte. Ces groupements d'achats ont une bonne connaissance du marché et ils peuvent négocier des ristournes quantitatives importantes. Elle peut donc convenir de ristournes sur les prix tarifs avec chaque sociétaire, quelles que soient les quantités achetées. Les pratiques sont souvent bien différentes du principe.

L'esprit coopératif repose enfin sur l'idée de la responsabilité sociale des membres. L'outil économique appartient à la collectivité. Il est valorisé collectivement. Le dernier principe fondamental est celui des " réserves impartageables ". Lorsqu'un sociétaire quitte la coopérative, (il est toujours libre de le faire), il ne peut pas vendre ses parts au plus offrant comme dans une autre entreprise, mais celles-ci lui sont remboursées à leur valeur nominale. Des réserves spécifiques peuvent néanmoins être constituées afin de pallier la perte de pouvoir d'achat qui en résulte à cause de l'inflation. Ainsi ses parts sociales lui sont rachetées en euros constants. Les coopérateurs ne s'enrichissent donc pas par la valorisation du capital qu'ils ont investi.

 

L'ensemble du mouvement coopératif a dû, au cours des dernières décennies, en raison des évolutions de l'objet des coopératives, s'adapter à un contexte extrêmement concurrentiel, perdant l'essentiel de son identité et son coté socialo utopique, radieux mais irréaliste.

Regroupées en de puissantes unions de coopératives, comme la CECAB, une partie d'entre elles a adopté des stratégies commerciales audacieuses. Elles ont créé des marques (d'Aucy entre autres pour la CECAB) qui ont su s'imposer sur le marché de l'agroalimentaire, à tel point, que ce sont aujourd'hui des unions de coopératives françaises qui détiennent les premières places dans le secteur des produits laitiers, de la viande de porc et de volailles, de la conservation de légumes en surgelé ou en appertisée. Les coopératives agricoles réalisent aujourd'hui, en 1998, 30% du chiffre d'affaires de l'agroalimentaire français et dans certains secteurs plus de 50%.

Pour prendre une telle place, il a fallu surmonter un handicap caractéristique des entreprises coopératives. Généralement, elles ne disposent pas suffisamment de fonds propres. En effet, si le capital apporté par les sociétaires peut être suffisant dans une coopérative d'approvisionnement traditionnelle, il est très insuffisant dans les coopératives industrielles et commerciales demandant de gros investissements.

Pour résoudre ce problème, les coopératives ont deux solutions:

- Soit, elles doivent être capables, par une gestion rigoureuse, de générer suffisamment de fonds propres grâce à de bons résultats financiers qu'elles ont la sagesse de ne pas redistribuer aux sociétaires. Ces bons résultats financiers permettent d'accéder aux crédits bancaires, du Crédit Agricole, en particulier, qui a su être un véritable partenaire du mouvement coopératif.

- Soit, elles doivent trouver des capitaux à l'extérieur. En 1972, le législateur a autorisé les coopératives agricoles à recevoir des capitaux extérieurs, dans la limite de 35% du capital de l'entreprise. Cette disposition a été généralisée à l'ensemble du mouvement coopératif par la loi de 1992, réformant le statut de la coopération.

Cette disposition n'est pas ou peu employée par les coopératives les plus performantes, soucieuses de leur indépendance, qui savent générer suffisamment de fonds propres.

Cette disposition autorisée a été également une première entorse faite au principe d'égalité : les associés non coopérateurs disposent d'un nombre de voix proportionnel aux parts qu'ils détiennent. Surtout, le seul intérêt que ceux-ci peuvent trouver à investir des capitaux dans une coopérative étant le profit financier qu'ils en escomptent, le principe d'une rémunération limitée de l'argent a également été remis en cause. Ces associés extérieurs sont prioritaires dans le partage des bénéfices et leurs apports financiers sont mieux rémunérés. On imagine aisément les problèmes que cette disposition peut entraîner avec les coopérateurs fondateurs de leur coopérative.

L'accent mis sur la performance économique a entraîné, dans le secteur agricole, un développement des filiales de droit commercial classique et des filiales industrielles, au statut de sociétés anonymes, pour transformer les productions des agriculteurs. D'autre part plusieurs coopératives peuvent mettre en commun leurs actifs industriels dans une société de capitaux ou passer des accords de partenariats avec des entreprises capitalistes.

 

Peu à peu s'estompent ainsi les différences entre les sociétés coopératives et les entreprises capitalistes dans lesquelles le respect des hommes passe souvent après les résultats financiers dans leur préoccupation. On peut le regretter, mais il faut être réaliste, les coopératives telles qu'elles existent encore devront rapidement évoluer ou disparaître. L'évolution est déjà entérinée par les législations de la plupart des pays développés, qui tendent à rapprocher les statuts des unes et des autres.


Par Jean DUMESNIL
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Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 17:00

Région de l'ouest de la France, comprise entre la Manche au nord et l'Atlantique au sud, la Bretagne comprend les départements actuels du Finistère, des Côtes-d'Armor, du Morbihan, de l'Ille-et-Vilaine.

 Sa capitale est Rennes. Nantes l'a été longtemps, les ducs de Bretagne y demeurant. Ces deux villes sont excentrées du centre géographique de la Bretagne, aussi, Napoléon I en 1805 rebaptisa la ville de Pontivy, située en Centre Bretagne, Napoléonville pour en faire la capitale de la Bretagne. Pontivy resta Napoléonville jusqu'à la chute de Napoléon III, sans jamais parvenir au statut de capitale.


La Bretagne est une péninsule. La pointe du raz, ou fini la terre, est la pointe ouest de la Bretagne et de l'Europe.
Elle constitue la majeure partie du massif armoricain. Des reliefs forment l'ossature de la péninsule : les monts d'Arrée (385 m d'altitude) et la Montagne noire, les landes du Mené et de Lanvaux. Entre ces reliefs s'inscrivent les bassins de Châteaulin, de Rohan et de Rennes (moins de 100 m d'altitude). Un soulèvement au Tertiaire a entraîné la formation d'un relief en creux (vallées de l'Oust, Vilaine, Rance, Blavet). Plus au sud-est, vers Nantes, le relief est moins marqué, avec les marais de la grande Brière. Les côtes sont très découpées (baie du Mont-Saint-Michel, baie de Saint-Brieuc, rade de Brest, baie de Douarnenez, baie d'Audierne, baie de Quiberon, golfe du Morbihan). Des presqu'îles dominées par des caps et des pointes font tout le charme des côtes de ce pays. De petites îles bordent le littoral (Sein, Bréhat, Ouessant, Glénan, Groix, Belle-Île, Houat) souvent noyées dans le crachin ou la brume. Un dicton dit : « Qui voit Groix voit sa joie ».

Le climat maritime est très doux avec un ensoleillement et une pluviométrie très contrastée. Certaines régions sont sèches, (Est du Morbihan), d'autres très arrosées, (monts d'Arrée, centre Bretagne).

Je ne peux résister au plaisir de citer Pierre Menoret qui a chanté la Bretagne:

 

Là où fini la terre

C'est un coin de grisaille

Une vieille rocaille

Ecorchée par la pluie,

Un coin d'ombre et de pierres,

Une sombre montagne,

Une langue de feu

Embrassée par la mer.

Une tête de proue

A la pointe du monde,

On dirait un vaisseau,

Mon pays dans le vent.

Une odeur de légende,

Un bruit de cathédrale,

Un cœur lourd et taillé

Sur les marches du temps.

 

 

La Bretagne était appelée Armorique dans l'Antiquité. Elle fut habitée par des peuples appartenant à la civilisation mégalithique, (alignements de Carnac dans le Morbihan). Au Ve siècle av J.C., les Celtes s'y installèrent. Les Vénètes celtisés résistèrent vaillamment aux troupes de Rome, mais en 51 av. J.-C., ils furent défaits au cours d'un combat naval dans le golfe du Morbihan. Cependant, l'Armorique ne fut jamais complètement romanisée, comme elle sera difficilement francisée plus tard. Le livre de Pierre Jakez Helias « Le cheval d'orgueil » retrace, entre autres difficultés, celles des jeunes bretonnants dans les écoles de la république.

Au cours du Ve siècle les Bretons, chassés des îles britanniques par les Angles et les Saxons, se réfugièrent en Armorique, qui prit le nom de Bretagne. Ces nouveaux colons christianisés propagèrent la vie chrétienne dans la région, qui se couvrit de chapelles et de monastères portant souvent les noms d'évangélisateurs venant d'Irlande. ( Saint Colomban)

En 846, Nominoé, duc de Bretagne, en battant Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, à Ballon près de Redon, affirma l'indépendance de la Bretagne. En 848, il se proclamera roi de Bretagne. Plusieurs maisons ducales régnèrent jusqu'au début du XVIesiècle. Conan Ier, comte de Rennes, devint duc de Bretagne en 987.

La guerre de succession de Bretagne, entre 1341 et 1364, permit à Jean IV de Monfort de devenir duc de Bretagne au Traité de Guérande (1365). La Bretagne connut alors l'apogée de la civilisation bretonne.

En 1491, Anne de Bretagne, qui avait hérité le duché de son père François II, épousa Charles VIII, roi de France, puis, à la mort de celui-ci, épousa Louis XII, frère de Charles VIII, pour que la Bretagne reste unie à la France, tout en préservant l'indépendance de la Bretagne. En 1514, le mariage de Claude de France, fille d'Anne de Bretagne, avec le futur François Ier, entérina l'union de la Bretagne et de la France.

A cette époque, un parlement installé à Rennes jouit de quelques libertés par rapport au pouvoir central. Les ports se développent aux XVIIe et XVIIIesiècles. Nantes prospère grâce au commerce des esclaves et aux produits des Antilles, Morlaix et Saint-Malo, grâce à la pêche à la morue, Lorient se développe avec le commerce avec les Indes Orientales et la pêche, tandis qu'à Brest, Richelieu crée un arsenal. De 1793 à 1800, pendant la Révolution française et le Consulat, la région se révolte contre la politique religieuse et la levée en masse de soldats. C'est la guerre des Chouans, qui vient du nom de l'un des premiers insurgés Jean Cottereau, dit J.Chouan, à cause de son signe de reconnaissance qui imitait le chat-huant.

Au XIXe et XXe siècle la région surtout rurale, très catholique, avec un taux de natalité élevé, ne peut nourrir tous ses enfants et voit beaucoup de ses habitants émigrer vers les autres provinces, vers Paris et des pays lointains comme l'Algérie, la Nouvelle-Guinée, le Canada ou la Réunion.

Avec 2,8 millions d'habitants, la Bretagne est une des plus grosses régions françaises, mais surtout, depuis peu, elle a un poids économique important.

La Bretagne très rurale et paysanne a payé un très lourd tribut à la guerre de 1914-18. La guerre... On y autorise l'inadmissible, la destruction, le massacre, la torture, le viol. Les hommes s'y complaisent à ruiner ce qu'ils ont eu tant de peine à bâtir. Ceux qui y mettent le plus d'ardeur sont félicités, adulés, décorés. Ensuite, certains ne pourront plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait. Nos illustres généraux de l'époque, dont certains auraient mérité un châtiment pour leurs erreurs et leurs massacres, se sont largement servis des paysans de Bretagne et de France comme de chair à canon, sans états d'âme, pour laisser parfois leurs noms associés à une bataille. A l'époque, on fusillait de pauvres poilus abrutis de coups et de fatigue pour moins que ça, sur les ordres des mêmes glorieux organisateurs des tueries. La guerre suivante n'a pas été sans épreuve, comme à Lorient et Brest, écrasés par les bombes des alliés. Ces villes étaient des bases de sous-marins allemands très puissantes et leurs flottes redoutées par les convois approvisionnant l'Angleterre. Elles seront des poches de résistance des occupants allemands jusqu'à l'armistice en mai 1945. Les Bretons ont encore montré leur courage dans les maquis et comme passeurs vers l'Angleterre ou encore leur engagement dans l'armée de la France libre.

Si on observe une forte migration des Bretons, à partir de la fin du XIXe siècle, c'est évidemment parce qu'ils étaient devenus trop nombreux pour que leur pays puisse les nourrir tous. La majorité des hommes était marins ou paysans cultivant de petites tenues à la terre pas toujours de bonne qualité, travaillées avec des méthodes archaïques, avec peu de fertilisants et encore moins de produits pour combattre les maladies. Les cultivateurs les mieux lotis possédaient deux ou trois vaches pour le lait de tous les jours et la laiterie, quelques cochons pour la vente et pour la viande du dimanche et des jours de fêtes, quelques volailles. Hommes et bêtes vivaient sous le même toit, sur la même terre battue, séparés par une cloison en bois, pas trop épaisse, pour profiter de la chaleur animale pendant les jours froids. Dans ces conditions, à la moindre mauvaise récolte, au moindre incident d'élevage, à la première dépense imprévue, la misère pointait son nez et les plus forts, les plus courageux devaient partir chercher leur pitance ailleurs avec, au coeur, la nostalgie de leur pays. Je connais moins bien les conditions de vie des gens de la mer, mais je sais qu'elles n'étaient guère plus enviables que celles des gens de l'intérieur des terres .
La Bretagne a une civilisation ancienne très particulière. Ses Menhirs, ses Dolmens, Tumulus, Cairns...témoignent de son passé. Terre convoitée par ses proches voisins de France ou d'outre-Manche elle s'est entourée de murailles et de châteaux. (Fougères, Guérande, Saint Malo, Concarneau ou Dinan). Au XVI et XVIIeme, riche et très pieuse elle édifie chapelles, églises, calvaires en grand nombre. Terre de marins elle s'est entourée de phares pour signaler les dangers de ses côtes.

La beauté de ses côtes et de son arrière pays parfumé par la mer ne manquera pas d'inspirer des artistes peintres venus du monde entier. Ils vont fonder l'Ecole de Pont-Aven dans les années 1860. Pont-Aven devient ainsi un des hauts lieux de la peinture française du XIXe siècle.
Les peintres Morret, Delavallée, Gauguin, Sérusier feront le renom de la peinture impressionniste et de l'auberge de Marie-Jeanne.
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Par Jean DUMESNIL
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Dimanche 28 décembre 2008 7 28 /12 /Déc /2008 12:40

Dans les années 1958-1980 tout a évolué très rapidement. On peut parler de révolution agricole, industrielle et commerciale. La Bretagne devient en deux décennies un véritable complexe agro-alimentaire, le plus important de France pour l'emploi et la diversité de ses secteurs de productions. Elle devient rapidement le premier producteur et transformateur d'oeufs, de poulets, de dindes, de porcs, de légumes de conserves, et une grosse région productrice de bovins, de lait et de ses sous-produits.

En 1950 la production bretonne de volailles de chair représentait environ 5% de la production française, en oeufs: 8%, en porcs: 12%, en production laitière: près de 10%.

En 1990 ces productions auront augmenté de façon considérable. La production de volaille de chair est passée à 45% de la production française, celle d'oeufs à 45%, la production laitière à 20%, et celle de porcs à près de 50%. Il se pond cinq milliards d'œufs par an en Bretagne.

Les productions hors sol ont progressé dans les autres régions françaises, mais à un rythme beaucoup moins élevé, sans provoquer les bouleversements constatés en Bretagne.

Ces productions hors sol ont complètement changé la structure de la production agricole bretonne, ainsi les productions végétales qui représentaient le tiers du chiffre d'affaires des exploitations en 1950 passent à dix pour cent en 1990, alors que sur l'ensemble de la France elles sont de cinquante pour cent.

Veuillez m'excuser de ce parallèle, mais en 1990 il y a près de quatre porcs pour un habitant en Bretagne, soit plus de six millions. Dans les pays comme l'Allemagne du Nord, les Pays bas, le Danemark, la Belgique, cette proportion est encore plus élevée. A la même époque, vivent en Bretagne près de cent millions de volailles, soit environ quinze fois plus qu'en 1960. Dans les années 70, on savait entrer en Bretagne rien qu'à l'odeur de lisier. Heureusement, depuis, la situation s'est bien améliorée, aussi bien pour l'odeur que pour les nitrates rejetés dans le milieu naturel.

Pour nourrir tous ces animaux de grosses usines de fabrication d'aliments pour le bétail ont du être construites avec des capacités de production de plusieurs centaines de milliers de tonnes d'aliments, les produits de base arrivant de tous les coins du monde.

Avant 1960, les productions animales bretonnes étaient nourries de produits locaux: pommes de terre, betterave fourragères, déchets, lait, son. Il faudra rapidement faire venir des céréales des autres régions agricoles françaises, puis dès 1970 importer du soja, du manioc, du corn gluten feed, des patates douces, des pois protéagineux, des farines de poissons et de viandes, etc, de pays étrangers: Brésil, USA, d'Argentine, Afrique et Asie. Entre 1955 et 1990, la culture de la pomme de terre va presque disparaître pour être remplacée par les cultures fourragères. Pour vous situer l'ampleur du changement, en 1960 la production porcine était de cent mille tonnes environ, en 1990 elle aura été multipliée par neuf. Dans le même temps, la production de poulets va passer de trente mille tonnes à trois cent quarante mille tonnes.

Ce bouleversement fondamental de la vie rurale bretonne, qui n'est pas sans conséquences secondaires sur l'environnement, a été la conjonction de deux phénomènes.

    1 - D'une part :

a - L'arrivée brutale des grandes surfaces de vente ou méthode de vente appelée grande distribution, qui va transformer complètement le secteur commercial français et européen en faisant disparaître en grande partie les petits commerces et modifiant ainsi les modes de vie des gens et leur environnement. Ces grandes surfaces de vente sont des groupes puissants qui achètent, étant donné leurs poids, avec des capacités dominantes de négociation, aux prix les plus bas possibles, tous les produits nécessaires à leur gamme de vente, en quantités importantes. Il leur faut donc des livreurs à leur taille pouvant faire face à leurs demandes. Elles peuvent ainsi offrir au grand public leurs produits à des prix inférieurs à ceux des petits ou moyens magasins traditionnels. Rapidement, il ne reste plus en centre ville que des magasins dits de proximité, des commerces de luxe ou des magasins très spécialisés.

b - Les besoins en oeufs, en beurre, en viandes et particulièrement en volailles, des pays européens, des pays du Moyen-Orient et des pays de la zone Franc.

    2 - D'autre part:

a - L'arrivée de quelques dirigeants dynamiques à la tête des petites coopératives existantes qui les ont fédérées pour en faire des groupes puissants capables de livrer de grandes quantités de produits à des prix compétitifs aux grandes centrales et à l'exportation.

b - Le dynamisme d'entreprises privées régionales qui s'occupent avant tout de leurs résultats, comme Glon, Onno, Lérial, Bigard, Guyomarc'h, Doux... qui vont participer, par conséquent, à l'essor de la Bretagne. Plus tard, n'ayant pas de contraintes, certaines de ces entreprises n'hésiteront pas à aller faire produire, leurs poulets par exemple, dans des pays ou les aliments pour animaux et la main d'œuvre sont moins chers.

 

Brutalement se mettent en place des productions animales hors-sol, c'est à dire en bâtiments spécialisés qui demandent des financements importants. Évidemment, une minorité de producteurs est capable d'avoir une vision correcte de l'avenir et la volonté de se lancer dans l'aventure à l'aide de prêts garantis par des contrats et le soutient technique de leurs coopératives.

Ces coopératives, qui deviennent industrielles et commerciales, ainsi que leurs fournisseurs, leurs sous-traitants et les entreprises privées, ont des besoins de main d'oeuvre importants. Certains ports comme Brest, Lorient, St Nazaire, sont obligés d'augmenter leurs capacités pour recevoir les matières premières nécessaires aux usines d'aliments et charger des produits pour l'exportation. La SNCF est obligée d'augmenter ses trafics de marchandise. Un vaste plan de rénovation et de création du réseau routier est mis en chantier. Des fabricants de bâtiments agricoles et industriels, de matériel pour l'industrie et l'élevage, s'installent ou grossissent. Le secteur bancaire se développe. Les administrations s'inquiètent. La Bretagne s'ébroue, s'éveille, va faire éclater ses anciennes structures qui n'avaient changé qu'avec lenteur dans un demi-sommeil depuis cent ans.

La demande de personnel est si forte qu'en 1970-72, il est très difficile d'embaucher de nouveaux salariés dans certaines zones, en particulier dans la région de Locminé. Je me souviens que pendant l'été 1972, nous avons du faire tourner la conserverie en sous effectif. Il était presque impossible d'embaucher des saisonniers tant la demande était forte dans toute la région.

Les petits paysans, qui n'ont pu suivre l'évolution, deviennent salariés de l'agro-alimentaire, de leurs fournisseurs et de leurs sous-traitants, ainsi que beaucoup de femmes qui n'avaient jamais travaillé hors de chez elles. Heureusement ces nouveaux emplois sont assez bien répartis sur toute la Bretagne, ce qui évite des exodes massifs. C'est une transformation fondamentale de la vie et du cadre de vie pour des dizaines de milliers de Bretons.

 

La population active agricole et masculine des quatre départements bretons est d'environ trois cent mille en 1960, elle ne sera plus que de cent mille en 1990, avec une quasi-disparition des journaliers, des ouvriers et des aides familiaux. Le nombre d'exploitations sera divisé par deux. La mécanisation de l'agriculture sera générale et très rapide. Entre 1960 et 1980 le nombre de tracteurs aura triplé et leur puissance totale quintuplée. Pendant ce temps, la valeur cumulée des productions aura augmentée de deux fois et demie, pour, donc, trois fois moins d'agriculteurs.

Cette effervescence va générer des C.E.T.A (Centres d'études techniques agricoles), des CUMA (Coopératives d'utilisation de matériel agricole), des GAEC (Groupement agricole d'exploitation en commun), des centres de vulgarisation agricole, des centres de gestion et des mouvements syndicaux comme la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), le MODEF (Mouvement de défense des exploitants familiaux), la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles), la FFA ( Fédération française de l'agriculture), le CDJA (Centre départementale des jeunes agriculteurs) ... Donc, on constate une forte demande pour l'amélioration des connaissances agronomiques et des techniques d'élevage, pour le développement de centres d'études et de vulgarisation, pour permettre à la solidarité des agriculteurs de se développer dans un cadre juridique clair, pour se défendre efficacement contre des décisions de l'état ou de l'Europe et contre ceux qui pourraient vouloir les exploiter.

Des actions syndicales parfois violentes vont accompagner la mutation de l'agriculture. Des ouvriers se joindront parfois à ces manifestations qui deviendront  nationales comme en juin 1961 et 1968. Les crises laitières et porcines seront les plus dures et les plus fréquentes. J'aurai l'occasion de visiter la ville de Pontivy après les saccages paysans au printemps 1983. Lisier et pommes de terre dans tout le centre de la ville, tous les panneaux de signalisations arrachés, beaucoup de vitrines pulvérisées, des restes de feu de palettes ou de pneus et une odeur épouvantable. Les habitants rencontrés étaient choqués comme après un ouragan meurtrier. Les paysans n'ont pas redoré leur image ce jour-là, même si majoritairement les gens, issus du monde rural, comprenaient leurs mouvements.

Les paysans avaient l'impression, il est vrai assez juste, qu'ils payaient trop chèrement de leur travail, de leur courage, de leur esprit d'entreprise, de leurs sacrifices, la prospérité de ceux qui leur achetaient leurs produits et que leur part de bienfaits n'était pas suffisante. De plus, des mesures européennes de quotas et de pénalités leur étaient appliquées pour tenter de réguler le marché et maintenir les cours, ce qui ne manquera pas de faire déborder le vase à plusieurs reprises. Certaines organisations syndicales ont souvent manqué de sens économique, de réalisme, pour parfois tomber dans la démagogie et pousser des malheureux à la violence pour faire vivre leur mouvement et garder leur pouvoir.

Pourtant, de la pauvreté, la Bretagne passe à l'aisance permettant aux gens de vivre mieux sans la hantise de la disette et à leurs enfants de fréquenter les écoles et les universités. Les Bretons apprennent les mots week-end et vacances, avant d'apprendre trente-cinq heures, RTT et les sigles des syndicats.

Dans certaines régions de Bretagne, en particulier celles du centre, on est passé du moyen-âge à la vie moderne, avec tous ses problèmes, en vingt années. Certains nostalgiques le regrettent bien installés dans leurs nids douillets. Ils doivent manquer de l'imagination suffisante pour comprendre, trop égoïstes, trop jeunes ou sans la connaissance des conditions passées de la vie de la majeure partie de la paysannerie française, pour regretter ainsi les épreuves endurées par les gens de la terre. Il est doux pour certains de philosopher sur la condition des hommes, surtout quand ils sont malheureux. La fausse compassion est le fond de commerce de certains. Déjà Voltaire philosophait sur les droits de l'homme tout en le haïssant et n'ayant que mépris pour lui.

Je me souviens d'un jour, durant la campagne de récolte des petits pois, en 1971, où je cherchais le lieu d'installation d' une station de battage pour en vérifier le fonctionnement. L'endroit se trouvait à quelques kilomètres de la stèle commémorative du combat des Trente, (combats entre bretons et anglais pour la possession du duché de Bretagne au XIVe), située entre Josselin et Ploërmel. Un peu perdu, j'arrive dans un lieu désolé ou des maisons, dans un état pitoyable, ne semblaient plus abriter personne, quant au détour d'une ruelle, je rencontre un vieil homme, un sac et une faucille à la main, grand pour un breton, le visage émacié, habillé pour le haut du corps de vieux vêtements informes, à leur couleur sans doute des rebuts militaires et d'un pantalon qui avait dû être bleu, raide de crasse, aux jambes en accordéon finissant dans de gros sabots couverts de boue. Après l'avoir salué, je lui demande mon chemin. Son regard est méfiant et inquisiteur, je lis dans ses yeux que s'il avait vu paraître un revenant il ne m'aurait pas regardé différemment. Parlait-il le français, était-il sourd et muet, n'avait-il pas envie de parler à un étranger, je ne saurais le dire. Sans me répondre, il continua  son chemin sur ses sabots comme si je n'avais jamais existé. Quel était cet homme? Quelle était sa vie? Je ne l'ai jamais su.

Poursuivant ma recherche, je suis arrivé près d'une fermette composée d'un bâtiment, tout en longueur, couvert de chaume verdi par le temps. Il semblait abriter, au centre, le foyer des hommes et de chaque coté les écuries des animaux et les remises. Des instruments aratoires abandonnés ici et là, sans souci de rangement, parsemaient, au milieu d'herbes folles et d'orties, une grande cour boueuse ou pataugeaient deux porcs. Un coq et des poules alertés par mon arrivée m'observaient, les cous dressés, de leurs yeux ronds. Ils ne m'ont pas paru très accueillants. Je me suis avancé jusqu'à ce qui m'a semblé être l'entrée de la maison. La porte basse était ouverte. En frappant à la porte, j'ai appelé pour avertir de ma présence. Une poule, certainement affolée par ma voix, m'est passée entre les jambes, sortant de la maison, en battant des ailes et en caquetant. J'ai jeté un coup d'oeil à l'intérieur au sol en terre battue, très sombre, apparemment il n'y avait personne. Devant la porte, à l'intérieur, une flaque d'eau pour me décourager d'entrer si j'en avais eu envie.

Un bruit, à ma gauche, m'a fait tourner les yeux. Une femme, sans âge, un fichu sur la tête, sortie d'une écurie, se tenait à distance, une fourche dans une main.

Après un bref bonjour, je lui ai demandé si elle savait où l'on battait des pois. Après un temps d'hésitation qui m'a laissé le temps de penser qu'elle allait retourner à son ouvrage sans me répondre, elle a fini par lâcher: « mon bonhomme y est, il a envoyé son casse-croûte avec lui, y reviendra qu'à la nuit, t'as qu'à prendre la route là, à la croix tu vas à droite, après c'est pas loin ».



Batteuse de petits pois en 1968

Elle avait ponctué ses mots de gestes, heureusement, car sa voix mal placée, propre à une personne qui parle que rarement, était difficilement compréhensible. Puis, certainement fatiguée d'avoir prononcé une phrase si longue, elle est rentrée dans l'écurie sans autres commentaires avant que j'aie eu le temps de la remercier. Était-elle intimidée, méfiante ou simplement peu habituée à parler à des gens qu'elle ne connaissait pas? En partant, je l'aperçue dans mon rétroviseur. Elle regardait ma voiture s'éloigner depuis la porte de sa grange, sans trop se montrer.

Cette visite a été pour moi une révélation. Venant du Nord de la France, je n'imaginais pas que des gens puissent vivre dans un tel dénuement. Nous ne vivions pas au même siècle. Bien d'autres bretons vivaient à l'époque de cette même manière peu enviable. Ceux qui parlent avec nostalgie des temps anciens ne voudraient certainement pas demeurer dans les mêmes conditions s'ils en connaissaient toute la dure réalité.

 

Ce bouleversement de l'économie bretonne n'a été possible que grâce à la convergence de ces conditions nouvelles, certes, mais s'il a pu se réaliser, c'est aussi grâce aux qualités fondamentales de ces bretons travailleurs, rustiques, c'est à dire capables de bosser avec constance sans rechigner devant l'effort, grâce au désir de tous de vouloir sortir de leurs conditions de vie difficiles et parfois misérables. Les Bretons de l'intérieur des terres étaient rudes, peu instruits, têtus, méfiants, mais vigoureux, résistants à l'effort, intelligents, inventifs et volontaires. Ils ont su s'adapter aux conditions nouvelles et devenir de bons ouvriers, de bons techniciens ou de bons cadres des unités agricoles et industrielles ou devenir des paysans ou des éleveurs d'un haut niveau technique et des administrateurs de qualité. Je suis fier d'avoir travaillé avec eux et d'avoir contribué à leurs succès.

Par Jean DUMESNIL
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Dimanche 28 décembre 2008 7 28 /12 /Déc /2008 12:00

Je prends cette date de 1970 parce F. Collas n'est arrivé en Bretagne que cette année là et qu'il a eu un rôle important pour l'avenir de l'une de ces coopératives, sinon déterminant. J'ai travaillé avec lui de nombreuses années dans cette entreprise. J'ai donc participé à son essor. Modestement, je l'ai conseillé et soutenu de mon amitié. Il n'a donc pas participé à tout ce qui a pu se passer avant cette date. La Bretagne n'a pas attendu, évidemment, son arrivée pour commencer sa mutation comme je vous l'ai déjà expliqué.

Il arrivait d'Orléans, où il avait passé deux années. Il venait de travailler huit ans dans différentes conserveries traitant des fruits et des légumes en Afrique du Nord et en France. Il avait occupé à peu près tous les postes en assumant de plus ou moins grandes responsabilités dans de plus ou moins bonnes entreprises toutes différentes. Elles n'avaient en commun que d'être mal dirigées pour de multiples raisons, souvent familiales. Il avait trente-deux ans et pensait avoir acquis suffisamment de connaissances et d'expérience pour pouvoir appliquer ses idées sur la gestion des entreprises, qui n'étaient que la synthèse de tout ce qu'il avait assimilé depuis sa naissance. J'ose croire que la formation d'un homme se fait depuis son plus jeune âge et que son milieu familial est très important. Il n'est pas déterminant, mais c'est une chance, que tous n'ont pas, d'avoir eu des parents capables de les préparer aux embûches de la vie.

Je vais donc tenter de vous relater comment la Centrale coopérative agricole bretonne (CECAB) a vu le jour à partir des archives et des souvenirs de personnes que j'ai pu interroger. Ces événements ne sont pas anciens, pourtant il est déjà très difficile de les reconstituer chronologiquement et avec exactitude. La mémoire des gens n'est pas fidèle et les documents d'archives ne sont pas toujours fiables. Les événements y ont été relatés avec l'imprécision de gens connaissant bien les faits et donc ne se donnant pas la peine d'en faire une relation suffisamment détaillée et précise. Il faut donc recouper tous les témoignages pour être au plus proche de la vérité. A la lecture de ces pages certaines vieilles mémoires pourront peut-être trouver quelques erreurs. Qu'elles veuillent bien m'en excuser, je n'aurai fait erreur que contre ma volonté.

 

Le 23 novembre 1909 a été enregistrée, sous le régime de la loi de 1867, la Coopérative de l'union des syndicats Agricoles du Morbihan. L'objet de cette coopérative était de commercialiser les productions agricoles des sociétaires. D'autres coopératives par dizaines se sont créées à la même époque dans tous les départements bretons.

Pourquoi ce grand nombre de coopératives? Plusieurs raisons : humaines, géographiques, la diversité des productions, la taille des exploitations, les transports difficiles, sans oublier que le contexte de l'époque était complètement différent de celui que nous connaissons. Il est aujourd'hui difficile à un jeune de s'imaginer, de ressentir les conditions de vie de l'époque, des années 1950, pourtant proches. Tout a changé à une vitesse incroyable. Il n'est pas étonnant que certains n'aient pas été capables de s'adapter à ce monde de technologies nouvelles et de bouleversements des repères moraux et sociaux, tant ils ont été rapides.

Le côté humain a joué un rôle très important. En 1971, j'assiste pour la première fois à un conseil d'administration en temps que cadre dans l'usine dans laquelle je travaillais. Je me suis aperçu que les membres du conseil se partageaient en quatre groupes principaux, les gallos venant de l'est du département parlant le français et les bretonnants de l'ouest; ces deux groupes se divisant en deux, ceux du nord, donc de l'intérieur des terres (l'Argoat) et ceux du sud ( l'Armor). Leur point commun était la taille de leur ferme qui était, pour la grande majorité, très petite et ne nécessitait que le travail de la famille qui en vivait. Pour les gros travaux, les voisins se donnaient la main. Il faut ajouter que le climat, la qualité de la terre, les productions, le niveau de vie, étaient très différents d'un canton à l'autre dans un même département. De plus, chaque habitant était très attaché à son lieu-dit, son village, son bourg, sa ville. Les querelles de clochers étaient nombreuses.

A mon arrivée en Bretagne, j'habitais Locminé, un gros bourg de quatre mille habitants traversé par la nationale Rennes - Lorient, entourée d'autres villages, éloignés de quelques kilomètres. Locminé était le bassin d'activité d'environ dix mille personnes vivant dans les villages ou les campagnes avoisinantes. On y trouvait les professions médicales, des notaires, des entreprises artisanales importantes, un imprimeur, de grands magasins, un cinéma, une maison de retraite, des stades et des cafés au nombre d'une trentaine. Pour trois ou quatre mille habitants, ce n'est pas mal. Pourtant les habitants de chaque village environnant vivaient et se mariaient entre eux, fêtaient entre eux de petits événements populaires ou religieux. Ils ne venaient à Locminé que par nécessité, le moins possible. A chacun ses poules, à chacun ses coqs. Si une jeune fille de Locminé se laissait séduire par un gars d'un village voisin, de Plumelin ou de Bignan, cela déclenchait des querelles, comme entre les Capulets (gibelins partisans des empereurs germaniques) et les Montaigus, (guelfes partisans du pape et de l'indépendance italienne) à Vérone. Si, dans un village, vous frappiez à la porte d'une maison pour demander votre route, la femme ne l'entrebâillait qu'à peine en coinçant le bas de la porte avec son sabot et vous parlait de derrière sa porte.

Ceci pour vous montrer le contexte de l'époque et que le travail d'explication a dû être très difficile. Faire entendre, à des ruraux repliés sur eux-mêmes et leur village, suspicieux et envieux de leurs voisins, qu'ils devaient unir leurs forces, leur faire percevoir que leur intérêt était de regrouper leur petit syndicat ou leur petite coopérative avec d'autres en une seule société capable de les défendre, ne pouvait pas être une mince affaire.


Ce travail de pionniers a été celui de Jean de Gouyon, président de la Coopérative Agricole de la Bretagne Méridionale (CABM) issue des syndicats agricoles et de Pierre Le Bot, son directeur, dans les années 1965-1968. A cette époque, chaque coopérative avait son aire d'activité strictement délimitée. La CABM couvrait, en plus du Morbihan, une partie de la Loire-Atlantique.

Ces deux hommes ont joué un rôle de catalyseur en regroupant plusieurs coopératives: la Copavim (Coopérative des Viandes du Morbihan), la Pontivienne, la Carv, la Société Féculerie Coopérative Agricole de Rohan, l'Union Fermière Morbihannaise (UFM) de Baud, aux activités variées: approvisionnement des agriculteurs de tous les produits nécessaires à l'agriculture, collecte des productions, de céréales, de pommes de terre, de légumes, des productions animales, transformation de légumes et conseils donnés par des techniciens de l'agriculture ou de l'élevage.

Le 17 avril 1968, ils fondent la Centrale Coopérative Agricole Bretonne, dont le siège est dans le vieux Vannes, par la fusion des coopératives de base. Leurs objectifs sont d'organiser les agriculteurs de la région, de favoriser l'évolution et la rentabilité des différentes productions existantes, d'en promouvoir de nouvelles. Pour cela, il fallait se doter de moyens. Organiser les achats, le transport, l'administration de tous les produits nécessaires aux agriculteurs, organiser la mise en marché de certains produits après conditionnement, comme celui des pommes de terre, transformer certaines productions comme les légumes et le lait, créer des services commerciaux pour vendre les produits conditionnés ou transformés, ont été les idées directrices.

Il fallait concrétiser ces idées et pour cela avoir des cadres compétents pour réaliser des objectifs ambitieux avec des paysans de régions et de cultures différentes, peu familiers des principes économiques dépassant les frontières de leurs exploitations. Les hommes qui entouraient le Président et le Directeur Général étaient pour la plupart issus des coopératives de base, que ce soit les administrateurs ou les cadres et employés. Travailler dans une petite structure est une chose, travailler dans un groupe pour le bien de tous en oubliant ses petites particularités en est une autre. Il n'est pas aisé de faire travailler en cohérence des cadres et des employés dans un ensemble plus vaste, aux ambitions, aux buts qu'il faut sans cesse expliquer pour les y faire adhérer. Donner à chacun des employés le sentiment d'appartenance à un groupe mobilisé pour faire le succès de tous, en parvenant à construire une société nouvelle, n'est pas aisé.

Si le directeur avait les capacités d'explication, de persuasion, comme son président pour fédérer des coopératives, pour convaincre des paysans et leurs conseils d'administration avec des idées intéressantes qui tombaient sur un terreau fertile, il n'était pas, pour la réalisation avec des cadres venant de structures différentes, un chef naturel pour une situation exceptionnelle. On ne fait pas comprendre de la même façon à un cultivateur et à un employé la nécessité de se regrouper pour être plus fort. La gestion pugnace et la rigueur de tous les jours, l'étude chiffrée de tous les dossiers, l'analyse objective des qualités de ses collaborateurs et de leurs résultats, n'étaient pas ses qualités premières. Personnel, fier de lui-même, il ne pouvait concevoir de partager son pouvoir et d'initier un travail d'équipe. Je crois aussi que le temps devait lui faire défaut pour prendre du recul tant les tâches étaient nombreuses et complexes. Ces imperfections étaient compensées par un abord chaleureux, mais seulement avec ceux dont il estimait avoir besoin, par sa faculté d'aller de l'avant sans crainte, sans toujours avoir acquis les connaissances précises d'un dossier, se fiant à son instinct et aux conseils d'adjoints pas toujours habilités à lui en donner, ce qui n'a que rarement aboutit aux succès escomptés.

Il fallait aussi de l'argent. Convaincre un banquier, la caisse de Crédit Agricole du Morbihan en l'occurrence, de prêter sur la bonne réputation et la bonne mine des emprunteurs en pariant sur un avenir très incertain, n'a pas dû être aisé. J'ai su plus tard que ce banquier était passé par des phases de craintes, de découragement et d'incertitude de revoir un jour son argent.

Plus tard, j'ai eu connaissance des bilans de la Cecab de ces années un peu folles, c'était à faire fuir de peur tout prêteur sachant lire un bilan. Heureusement, par je ne sais quelle aberration, les cadres des Crédits Agricoles étaient recrutés obligatoirement dans les grandes écoles d'agriculture, ce qui ne prépare pas spécialement à l'analyse de la bonne gestion d'un groupe agro-alimentaire. Pourtant le directeur général du crédit agricole, monsieur Arnal, était certainement un homme remarquable qui devait être peu sensible aux discours sans fondements. Mais quand on a mis le doigt dans l'engrenage en prêtant de l'argent, beaucoup, croyant aux projets, même après une réflexion sérieuse, mais sous le charme du manager, il est très difficile de le retirer sans s'amputer après avoir abandonné tout espoir de redressement. Le sacrifice demande du courage, beaucoup. J'ai vu d'autres banquiers y passer le bras et finalement être dans l'obligation de le couper. Au bout du compte, trente ans après, il est facile de dire que ce directeur général a eu raison de participer à cette aventure agro-industrielle qui a modifié en profondeur la structure économique du Morbihan. L'aventure aurait pu mal se terminer, tous lui seraient tombé dessus, y compris ses flatteurs. D'autres banquiers, dans d'autres régions bretonnes ont participé activement à l'essor de l'agro-alimentaire, mais avec moins de vigueur, donc en prenant moins de risques.

Je dois dire, pour être juste, que Messieurs de Gouyon et Le Bot ont fait un travail remarquable pour fédérer tout ce monde agricole qui avait un besoin pressant de trouver de tels hommes pour leur donner conscience de leurs forces et foi en l'avenir. Concevoir de grands desseins nécessite de grandes qualités de conviction et ces hommes les avaient, mais les mettre en application est une autre affaire qui réclame d'autres qualités que celles de fédérateurs.

Dans toute la Bretagne, ces regroupements se sont fait avec plus ou moins de bonheur et de rapidité. La coopérative de Landernau avait un temps d'avance et avait poussé les autres à la réflexion sur leur avenir. Pierre Le Bot en venait.

   

En 1970, le décor était planté. Quatre grandes coopératives étaient en place:

 

La Coop de Landernau en Finistère (Coopagri) issue de l'Office Central, créé en 1906, qui s'était fixé l'objectif de monter un système d'achat en commun pour répondre aux besoins des agriculteurs. En 1911, l'un des fondateurs, Augustin de Boisanger, décide de créer une coopérative à Landerneau qui deviendra Coopagri. En 1919, Hervé de Guébriant, ingénieur agronome, développe l'Office Central avec trois bases : le syndicalisme, le corporatisme et le régionalisme. En 1960 les activités de l'Office se scindent en trois : Le Crédit Mutuel de Bretagne, l'assurance Groupama et les activités économiques de différentes petites coopératives qui fusionnent en 1963, pour devenir la coopérative des agriculteurs de Bretagne en 1966 basée à Landerneau. Cette coopérative a tissé, au fil des ans, de nombreux liens avec des partenaires industriels par des prises de participation au capital de leurs sociétés.

 

Unicopa (Union des Coopératives Agricoles) qui est née en 1960 de l'alliance des coopératives du Trieux et de l'Arrée. En 1963, cette union absorbe l'union régionale des coopératives d'aliment du bétail (l'URCAB) et la société Le Miliner à Languidic, pionnière de l'aviculture et de la fabrication d'aliments pour animaux, puis en 1967 crée L'Union Laitière Bretonne avec quatre usines, à Vannes, Loudéac, Carhaix et Guingamp.  Ses activités multiples sont éparpillées sur les trois départements bretons, le siège de la coopérative étant en Côtes- D'Armor.


La Cana (Coopérative Agricole de la Noëlle, à Ancenis) fondée en 1932, qui fusionnera en 2003 avec la Caval fondée en 1967 et la CGA fondée en 1930 pour devenir Terena. Ses activités principales sont basées en Loire-Atlantique. Elle a une activité vinicole importante qui fait son originalité. La Cana est encore en pleine mutation, mutation qui ne se fait pas sans heurts entre les administrateurs et sans changements dans le personnel de direction.

 

la CECAB (Centrale Coopérative Agricole Bretonne), dont les activités coopératives se font en Morbihan majoritairement. Ses conserveries, elles, sont réparties sur toute la France et en Espagne.

 

Depuis fin 1998, j'ai perdu le contact avec cette entreprise, mais je me suis laissé dire que de grands changements avaient eu lieu. Changements de présidents, de directeurs généraux, de cadre et de personnel, de stratégie de développement, de culture d'entreprise. Espérons qu'elle continuera à prospérer. Je rappelle pourtant que de très belles entreprises périclitent et meurent à la suite d'une succession d'erreurs qui ne paraissent pas capitales à l'instant où elles sont faites, mais qui deviennent mortelles par leur répétition.

 

Ces grandes coopératives ont toutes les mêmes activités avec des degrés d'implication très différents dans leurs zones d'influence.


La Cana est la seule à produire du vin étant donné sa situation géographique, en Val de Loire.

   
Ces entreprises ont en commun d'être difficilement gérables. En effet:

     - elles ont des activités multiples;

     - à la base, des coopératives très diverses par leurs tailles, leurs méthodes de gestion, leur culture;

     - leurs administrateurs, qui, s'ils sont en général d'excellents techniciens et de bons administrateurs de leur propre entreprise, n'ont souvent qu'une vision restreinte de leur groupe coopératif et tendent à privilégier une vision à court terme et leurs intérêts personnels;

     - leurs cadres, aux origines et aux formations très diverses, ont du mal à se rallier à une même culture d'entreprise, à faire taire leur esprit de chapelle,

     - en général, elles manquent de fonds propres. Elles sont donc fragiles et tributaires des banques, qui, sans culture industrielle, peuvent prendre peur au moindre grain.

D'autres coopératives ont résisté à l'attraction des grandes. Soit, elles en sont mortes étant trop fragiles, soit, elles sont sur un créneau économique spécifique ou une zone de production particulière sur laquelle elles continuent à vivre, souvent chichement. Elles ont en commun de vouloir garder leur indépendance à tout prix, au risque d'en mourir.

 

En 1970, les coopératives bretonnes ont déjà fait preuve d'un dynamisme et d'une capacité d'adaptation remarquable : elles produisent  15% du lait français,  30% de la viande porcine, 31% de la volaille de chair et des oeufs. Elles vont participer activement à l'essor de la Bretagne, des agriculteurs et de tous ses habitants.

Par Jean DUMESNIL
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